L'art qui s'efface : pourquoi interdire les téléphones en performance est devenu un acte révolutionnaire
Il y a quelques années encore, refuser les téléphones lors d'une performance artistique aurait semblé une lubie de vieux grincheux, une posture réactionnaire mal déguisée en principe esthétique. Aujourd'hui, dans certains cercles de l'avant-garde parisienne, c'est devenu l'un des gestes les plus chargés politiquement qu'un créateur puisse accomplir. Non pas parce que la technologie est l'ennemi — on l'a vu, beaucoup de ces mêmes créateurs l'utilisent par ailleurs avec une sophistication redoutable — mais parce que la documentation systématique est devenue, elle, une forme de violence.
L'archive comme colonisation
Commençons par nommer ce dont il s'agit vraiment. Quand un spectateur sort son téléphone pour filmer une performance, que fait-il exactement ? Il préserve, dira-t-on. Il partage. Il témoigne. Peut-être. Mais il fait aussi autre chose, de moins en moins innocemment : il transforme une expérience vivante en contenu consommable. Il extrait de la valeur d'un moment qui ne lui appartient pas entièrement. Il insère l'œuvre dans une économie de l'attention dont les règles ont été écrites par des entreprises californiennes.
La metteuse en scène Adèle Fontaine, dont le travail se situe quelque part entre le théâtre expérimental et la performance rituelle, a été l'une des premières à théoriser publiquement ce refus dans le contexte français. Pour elle, la caméra du smartphone ne capture pas la performance — elle la remplace. « Dès qu'un téléphone apparaît, il y a deux événements qui se superposent : ce qui se passe dans la salle, et la production d'un document sur ce qui se passe dans la salle. Ces deux événements sont incompatibles. On ne peut pas être pleinement dans l'un et dans l'autre. »
Ce n'est pas une position nouvelle dans l'histoire de l'art. Les débats sur la reproductibilité de l'œuvre d'art sont aussi vieux que la photographie elle-même — Walter Benjamin les a posés avec une clarté qui n'a pas pris une ride. Mais l'urgence est nouvelle. Parce que la documentation n'est plus un acte exceptionnel réservé aux critiques ou aux archivistes : elle est devenue le réflexe par défaut de tout spectateur équipé d'un smartphone, c'est-à-dire de pratiquement tout le monde.
Ce que le vide documente
Mais voilà ce qui est intéressant, et peut-être contre-intuitif : interdire la documentation ne signifie pas condamner l'œuvre à l'oubli. Cela signifie changer radicalement la nature de sa transmission.
Les performances non documentées ne disparaissent pas. Elles se propagent autrement — par le récit oral, par les corps qui les ont traversées, par les conversations qui suivent, parfois des années après. Cette transmission-là est lente, déformante, subjective. Elle ne préserve pas l'œuvre dans son intégrité originale. Elle la transforme à chaque passage de main en main, comme un texte que l'on recopierait à la main en y ajoutant des gloses.
Certains créateurs voient dans cette transformation non pas une perte mais un gain. Kader Méziane, performeur et théoricien autodidacte qui tient un séminaire informel dans un appartement du 20e arrondissement, parle d'une «écologie de la mémoire» : « Ce qui survit d'une performance non documentée, c'est ce qui a vraiment compté pour quelqu'un. Pas ce qui était objectivement là. Ce qui a touché, dérangé, transformé. C'est une forme de sélection naturelle de l'essentiel. »
La résistance à la spectacularisation
Il faut aussi replacer ce mouvement dans son contexte culturel plus large. Nous vivons dans une époque de spectacularisation totale — au sens debordien du terme, mais aussi dans son sens le plus littéral. Tout événement, qu'il soit intime ou public, trivial ou exceptionnel, tend à être immédiatement converti en image diffusable. Les concerts, les mariages, les repas de famille, les couchers de soleil : rien n'échappe à l'impératif de la mise en image.
Dans ce contexte, une performance qui interdit sa propre documentation est un acte de résistance à cette spectacularisation. Elle dit : ceci ne sera pas un spectacle au sens où l'entend l'économie de l'attention. Ceci sera une expérience, et seulement une expérience.
Le collectif Lacune — dont le nom est lui-même un programme — organise depuis trois ans des événements dont la règle d'or est l'absence totale de trace. Pas de photos, pas de vidéos, pas de compte-rendu écrit, pas de liste de présence. Leurs performances n'ont pas de titre officiel. Elles ne sont pas datées dans leurs communications internes. Elles existent, puis elles n'existent plus — sauf dans les mémoires de ceux qui étaient là.
Le paradoxe de l'invisibilité
Il y a évidemment un paradoxe dans le fait d'écrire un article sur des pratiques qui refusent d'être documentées. Les créateurs concernés en sont parfaitement conscients, et certains le signalent avec un humour pince-sans-rire. « Le seul article qui me représenterait fidèlement serait une page blanche », dit l'une d'entre eux — qui a demandé à ne pas être nommée, ce qui est en soi une forme de cohérence.
Mais ce paradoxe n'invalide pas la démarche. Il la complexifie. Parce que le refus du non-archivage n'est pas un refus de toute forme de circulation ou de dialogue — c'est un refus d'une forme spécifique de circulation, celle qui passe par les plateformes numériques et leurs logiques de visibilité, de viralité, de consommation rapide.
Un article dans une publication comme celle-ci — lue par des gens qui se déplacent pour voir des choses, qui connaissent les noms des collectifs, qui savent distinguer une performance de Belleville d'un événement sponsorisé — c'est déjà une autre forme de transmission. Imparfaite, partielle, mais différente dans sa nature.
Ce que l'éphémère nous apprend
Au fond, ce que ces créateurs nous rappellent, c'est quelque chose que nous savions mais que nous avions collectivement décidé d'oublier : l'expérience vivante ne peut pas être entièrement capturée. Elle peut être approchée, évoquée, racontée — mais jamais reproduite. Et peut-être que cette irréductibilité est précisément ce qui lui donne sa valeur.
Dans une économie culturelle qui tend à tout transformer en fichier téléchargeable, en stream disponible à la demande, en contenu accessible depuis n'importe où à n'importe quelle heure, revendiquer l'unicité de l'instant présent et de la présence physique est peut-être l'acte le plus radical qui soit. Pas parce que c'est nostalgique. Parce que c'est invendable.
Et l'invendable, dans notre époque, a quelque chose d'absolument révolutionnaire.