Agit-prop, fantômes et collectifs : la revanche du théâtre politique dans les caves françaises
Il y a quelque chose d'un peu vertigineux à regarder une performance de collectif underground parisien en 2024 et d'y reconnaître, presque trait pour trait, les procédés inventés par des troupes soviétiques il y a un siècle. Pas de nostalgie là-dedans, pas de reconstitution historique kitsch — juste la preuve que certaines formes d'art naissent directement de l'urgence, et que l'urgence, elle, n'a pas disparu.
L'agit-prop — contraction d'agitation et de propagande — c'est d'abord un outil. Conçu dans le chaos post-révolutionnaire russe pour éduquer, mobiliser et secouer une population en pleine transformation, ce théâtre-là ne cherchait pas à plaire. Il cherchait à agir. Les troupes du Proletkult, les trains agitateurs qui sillonnaient la Russie soviétique, les pièces montées en quelques heures dans des usines ou des gares — tout ça constitue un héritage artistique que l'histoire officielle a longtemps mis sous le tapis, associant un peu trop vite la forme à l'idéologie qui l'avait commandée.
Une mémoire enfouie qui remonte à la surface
Ce qu'on oublie souvent, c'est que ces techniques ont voyagé. Brecht les a digérées, les a transformées, les a exportées vers l'Occident. Puis elles ont irrigué Mai 68, les théâtres de rue, le Living Theatre américain, les collectifs féministes des années 1970. Et aujourd'hui ? Elles refont surface dans des lieux improbables : des friches industrielles à Montreuil, des squats artistiques à Belleville, des sous-sols de bars associatifs à Bordeaux ou à Lyon.
Le point commun de ces héritiers contemporains ? Ils ne citent pas toujours leurs sources. Parfois par ignorance, souvent par instinct. Parce que quand on veut faire du théâtre qui dérange vraiment — qui ne reste pas gentiment dans sa case culturelle — on finit par réinventer les mêmes solutions que ceux qui ont eu les mêmes problèmes avant nous.
La rupture du quatrième mur, l'interpellation directe du public, l'usage du corps comme instrument politique, la mise en scène du conflit plutôt que de sa résolution — tout ça, les agit-propistes soviétiques le faisaient déjà avec une radicalité qui ferait rougir plus d'un festival « expérimental » contemporain.
Ce que les collectifs d'aujourd'hui ont compris
Les collectifs underground français les plus intéressants du moment ont saisi quelque chose d'essentiel : l'agit-prop n'est pas un style, c'est une posture. Ce n'est pas une question d'esthétique — même si l'esthétique compte — c'est une question de rapport au spectateur. Ou plutôt : un refus du spectateur passif.
Dans la tradition soviétique, le public n'était pas une cible à séduire, c'était une force à activer. Cette idée — qui peut sembler naïve ou autoritaire selon l'angle dont on l'aborde — reste profondément subversive dans un contexte culturel où tout est calibré pour la consommation tranquille. Quand un collectif comme Cie Fracas (Lyon) ou les performances de la scène noise parisienne interrompent volontairement le flux d'une représentation pour forcer une prise de position dans la salle, ils ne font pas autre chose que ce que Vsevolod Meyerhold théorisait dans ses cahiers de mise en scène.
La différence, c'est le contexte. On n'est plus en train de construire une société nouvelle sur les ruines d'un empire. On est en train de résister à la normalisation d'un monde qui a décidé que l'art devait être rentable, mesurable, et de préférence instagrammable.
L'ère numérique : ennemi ou terrain de jeu ?
La question qui fâche, évidemment, c'est celle du numérique. L'agit-prop fonctionnait parce qu'il y avait une captivité du public — les gens dans un train, dans une usine, dans une place de village n'avaient nulle part où aller. Aujourd'hui, le spectateur a son téléphone. Il peut se désengager en deux secondes. Il peut même streamer la performance en direct tout en n'y étant pas vraiment.
Certains collectifs font de cette tension le cœur même de leur travail. Ils intègrent les outils numériques non pas pour s'y adapter, mais pour les retourner. Des performances qui hackent les algorithmes, qui utilisent les réseaux sociaux comme scène secondaire, qui jouent avec la distraction pour mieux la dénoncer. C'est une forme d'agit-prop 2.0 — moins pure, peut-être, mais plus honnête sur les conditions réelles dans lesquelles elle opère.
D'autres, au contraire, font le pari inverse : l'hyper-présence physique, le refus total de la médiation, le corps-à-corps avec le public comme seule réponse possible à la dématérialisation généralisée. Ces deux stratégies ne sont pas contradictoires. Elles sont les deux faces d'un même héritage.
Ce que Les Georges Leningrad entendent dans tout ça
Si on s'appelle Les Georges Leningrad, on n'est pas étranger à cette histoire. Le nom lui-même est une déclaration — une façon de convoquer des fantômes tout en refusant de leur obéir. L'avant-garde soviétique comme point de départ, pas comme modèle. Comme énergie brute à réapproprier, à tordre, à faire sienne.
Ce que le théâtre d'agit-prop a de plus précieux à offrir aux collectifs contemporains, ce n'est pas ses solutions — elles appartiennent à un autre siècle — c'est son refus de séparer l'art de ses conditions de production et de réception. Son insistance à dire que la forme est déjà politique. Que choisir comment on parle, c'est déjà choisir ce qu'on dit.
Dans un paysage culturel français où les subventions conditionnent souvent les audaces, où la reconnaissance institutionnelle est à la fois désirée et corruptrice, cette leçon-là reste d'une actualité brûlante. Les fantômes de l'agit-prop ne hantent pas les caves underground pour faire peur. Ils sont là pour rappeler qu'une autre façon de faire existe — qu'elle a existé — et qu'elle peut exister encore.